Tournée de la Chorale de Ker Goat en Suisse
Du 29 septembre au 13 octobre 1948, la chorale de Ker Goat effectue une tournée de concerts organisée sous le patronage de la Croix-Rouge Suisse et de l'association des amis de Ker Goat, tournée qui mène les enfants jusqu'en Suisse puis à Paris.
Nous allons suivre leur périple à travers des citations de l'article écrit par Henri JOUBREL pour Ouest France à leur retour…
" Nous avons quitté Dinan le 29 septembre au petit matin dans un long autocar bleu… "

Ce 29 septembre, la chorale part pour la Suisse : les 43 garçons sont accompagnés de leurs éducateurs habituels ainsi que de Jacques GUYOMARC'H, secrétaire général de la Fédération bretonne de sauvegarde de l'enfance, de M. MEROUR, président des amis de Ker Goat, sans oublier Henri JOUBREL. Le trajet sera ponctué par deux concerts organisés le soir même à Vierzon et le lendemain à Annecy.
La chorale de Ker Goat est animée par Jacques DIETZ, l'un des éducateurs du centre. Composée en majorité de jeunes accueillis à Ker Goat, elle est renforcée par la présence d'éducateurs adultes, seuls capables de chanter les voix plus basses.

L'originalité de la chorale réside donc dans sa composition, mais aussi dans son programme, jugé comme extrêmement diversifié par différents journaux de l'époque…
" Jacques DIETZ n'avait pas craint d'aller cueillir dans le répertoire le plus savant et le plus délicat. A côté d'Ensemble ou de La Dormette de William Lemit, de La Belle Fille de César Geoffray (…), de A la campagne de J. Canteloube ou de Vivre la vie de J. Wierner, se plaçaient des airs comme Quand mon mary vient de dehors, de R. de Lassus, Ce mois de mai, de C. Janequin, La petite fille sage, de F. Poulenc, Le secret du ruisseau, de J. Bovet, un Noël ancien, l'Alleluia ! de Haendel qu'a popularisé le film La cage aux rossignols… " (Ouest France, 18 octobre 1948)
… Et mis en valeur par une mise en scène recherchée :
" les garçons (…) présentèrent une série de chansons " animées ", pétillantes de malice " (Les nouvelles, 6 octobre 1948)
C'est donc armé de ce programme, qui sera recomposé en fonction des villes, que la petite équipe poursuit son voyage jusqu'en Suisse...
" Le 1er octobre (…), à 10 heures, le car franchissait le double barrage des douaniers français et suisses… "

La chorale s'installe en Suisse du 1er au 5 octobre 1948. L'objectif essentiel étant de récolter des fonds pour le centre, la Croix-Rouge suisse et l'association suisse des Amis de Ker Goat ont programmé de nombreux concerts : le 2 dans un théâtre de Genève, le 3 dans une maison de retraite, le 4 pour les scouts et enfin le 5 à Lausanne.
De plus, les organisateurs (suisses et français) agrémentent le voyage par de nombreuses visites. Ainsi, après avoir navigué sur le lac d'Annecy, les petits chanteurs visitent en Suisse des foyers d'éducation avant de découvrir les villes de Genève et de Lausanne. A leur retour, la Sauvegarde bretonne prévoit même la découverte des bureaux de Ouest-France, qui suit depuis longtemps leurs pérégrinations.

Mais, plus simplement, au-delà de ces découvertes touristiques, ce voyage est surtout un moyen pour les jeunes de rompre avec le quotidien parfois très difficile de Ker Goat. Pendant 15 jours, ils parcourent les routes, sont accueillis dans des familles (ou plus rarement dans des centres de jeunes identiques au leur), pique-niquent et goûtent à " des mets délicieux, pain de neige, chocolat crémeux… (qui changent des) ragoûts de pomme de terre de Ker Goat " comme le souligne, amusé, Henri JOUBREL.
En résumé, une véritable évasion selon Jacques GUYOMARC'H : " nos garçons gardent un souvenir merveilleux de ce voyage et leurs désirs de fugue et d'aventure ont été pleinement satisfaits ! " (correspondance de J. Guyomarc'h au Dr Kohler - 12/11/48 - CAPEA/1 C 171)
" Mais, (ce 6 octobre), il fallait déjà quitter la Suisse… "
Le voyage du retour est, comme à l'aller, marqué par de nombreux arrêts qui sont autant de représentations : le 6 à Chambéry, le 8 à Lyon, le 9 à Dijon, le 11 à Paris et le 12 à Rennes.

Ces différentes étapes donnent lieu à force commentaires dans la presse locale : annonce la veille puis article rendant compte du succès du concert et qui ne manque jamais de dresser la liste des personnalités locales ayant fait le déplacement (consul général de France à Genève, chef du cabinet du préfet à Dijon, procureur de la République à Rennes, etc.). Les concerts en Suisse et à Paris sont même diffusés en radio. Au final, le dossier conservé par le CAPEA est constitué en majeure partie de ces coupures de presse (CAPEA/1 C 171).
Cette publicité autour de la tournée est suivie et clairement voulue par Ker Goat et la Sauvegarde de Bretagne. En plus de la distribution de nombreux tracts et de la préparation d'une exposition, Jacques Guyomarc'h rédige lui-même certains communiqués de presse avant de les envoyer aux journaux.
Cette presse vante les qualités musicales indéniables de la chorale…
" L'interprétation est excellente : l'ensemble est impeccable, l'expression toujours juste " (Le Bien public, 11 octobre 1948)
… Et met l'accent sur les difficultés de vie à Ker Goat et sur les résultats de ses méthodes de rééducation :
" Ces enfants, qu'une maison de correction aurait rendus hystériques, aigris (…) se préparent à refaire un départ qu'ils avaient manqué inconsciemment " (La Bourgogne républicaine, 9 octobre 1948)
" Ils réalisent quelque chose de beau parce qu'on leur a fait sentir la beauté " (Le Bien public, 11 octobre 1948)
Ceci bien entendu afin d'attirer des spectateurs, et éventuellement des donateurs :
" Nul doute (…) qu'en faisant connaître la Centre (…) ils réussissent ce qu'ils se sont proposés au départ : trouver des appuis de tous ordres, mais surtout financiers, pour améliorer leur sort " (La Suisse, 3 octobre 1948).
" Le magnifique voyage était terminé. "
Le 13 octobre, la chorale est de retour à Ker Goat. L'heure des bilans est arrivée.

En interne, le centre de Ker Goat note le bon comportement des garçons et se réjouit d'avoir réussi à équilibrer les comptes. Au final, les économies réalisées grâce à l'hébergement en famille, et l'argent récolté par la vente des billets et des disques ont compensé les dépenses importantes engagées pour la location du car.
Malheureusement, les archives sont plus discrètes quant aux éventuelles retombées financières : Ker Goat a-t-il reçu des dons suite à cette tournée ? Même s'il est avéré que la Croix-Rouge suisse effectue un envoi de vêtements pour les jeunes, aucun autre document ne mentionne un don particulier.
En revanche, s'il est un point sur lequel les documents ne laissent aucun doute, c'est bien celui du succès populaire de la tournée ! " Nombreuse assistance ", " ce fut un plaisir sans mélange ", " la salle s'avérait trop petite "… Les articles mentionnent quasiment tous des salles combles et des spectateurs enthousiastes, même si un bémol amusant est noté à Chambéry :
" Quel dommage que les Chambériens ne soient pas venus plus nombreux (…) Evidemment (…), si nous avions donné un spectacle grivois nous aurions refusé du monde ! " (sic)

Au final, une expérience des plus positives donc, tant pour les jeunes que pour les éducateurs et les spectateurs. Cependant, même si tous les petits chanteurs sont retournés à Ker Goat, il ne fait pas de doute, comme le conclue Jacques GUYOMARC'H " que leur pensée doit souvent les ramener sur les routes qu'ils ont parcourues " (correspondance de Jacques Guyomarc'h au Dr Thévenin - 12/11/48 - CAPEA/1 C 171)
Agnès SEGUIN