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conservatoire national des archives et de l'histoire de l'éducation spécialisée et de l'action sociale

D.Dessertine & A. Lathoud

Le rapport sur l’Histoire de la Croisée (Centre d’hébergement et de réinsertion sociale de Chalon-sur-Saône) a été remis en mars 2022. Il y a deux ans, Le Pont, CHRS de Mâcon, avait demandé au Cnahes de se plonger dans ce passé, au moment de la fusion entre les deux associations. Le 31 mai une réunion a été organisée à Chalon, pour une présentation du travail rédigé par Dominique Dessertine, ingénieure honoraire de recherche au CNRS, et mené pendant deux ans en collaboration avec trois autres membres de la délégation Auvergne Rhône-Alpes, Hélène Borie, Ambroise Charleroy et Jeanine Friess. Le volume remis comporte 82 pages et a été présenté aux membres du CHRS, salariés et membres du conseil d’administration, en présence du président Amédée Lathoud, et du directeur Gilles Vullin.

Mme Borie, déléguée régionale Aura du Cnahes

Pour le Cnahes l’expérience a été unique, c’est la première fois qu’il se lance dans les archives et dans la mémoire d’un centre d’hébergement, donc sur un terrain neuf pour lui, l’accueil des sans domicile, et dans une histoire très contemporaine (1977-2019). Le travail a reposé sur les riches archives de la Croisée, sur celles des Archives départementales rendues accessibles par la conservatrice madame Isabelle Vernus et sur la mémoire d’une dizaine de témoins, éducateurs, directeur et présidents. Les confinements ont un peu freiné la recherche, mais les compétences techniques d’un membre de l’équipe ont permis de réaliser les interviews en distanciel.

Fondé avec l’appui de la municipalité socialiste de Chalon, le CHRS est d’abord, pendant vingt ans, un foyer internat à la discipline qui se veut stricte, fonctionnant avec des éducateurs non diplômés, découvrant de manière empirique un univers qui leur est largement inconnu. A la fin des années 1990 l’arrivée d’une présidente, magistrate de formation, qui a à cœur de faire entrer l’association dans le cadre de la législation nationale (loi Besson, loi de 1998 dite de cohésion sociale, etc.) modifie les publics et les modes d’hébergement. Les hommes seuls ne sont plus les seuls à être reçus. On accueille désormais des familles et des femmes seules, avec ou sans enfants et bientôt des étrangers. La Croisée accompagne les nouveaux besoins sociaux et propose des solutions nouvelles. De la vingtaine de places du foyer des débuts, on passe désormais à un hébergement et à un suivi personnalisé, en structures éclatées (des studios et des appartements en ville) de plusieurs centaines de personnes par an. L’accent est mis sur l’accompagnement psychologique, social et professionnel, par des personnels tous diplômés. La dernière période, depuis les années 2000, est celle d’un mille-feuille administratif, qui rend peu claire la vision d’ensemble.

Une vue de l’auditoire

L’enquête a mis en valeur la qualité des hommes qui ont tenu l’institution sans cacher pour autant quelques graves défaillances, sanctionnées par des licenciements. La force des tandems président-directeur, l’engagement professionnel des salariés, très impliqués dans leur tâche ont révélé un riche terreau humain. La politique de l’association le soucieuse s’intégrer à la fois dans le tissu local et dans les politiques publiques explique aussi sa pérennité.

Toutefois en conclusion, il a bien fallu constater qu’en dépit des efforts fournis par les pouvoirs publics et les hommes sur le terrain, les problèmes à résoudre restent immenses. La Fondation Abbé Pierre estime qu’il y a aujourd’hui deux fois plus de SDF en France qu’en 2012…De quoi réfléchir aux politiques sociales, que la monographie a permis d’analyser sur le terrain concret d’une petite ville de Bourgogne qui n’est pas parmi les plus déshéritées de France

Donc au total une recherche stimulante, qui a fédéré une petite équipe soudée, et ouvert un nouveau champ d’étude au Cnahes, encore peu abordé par les historiens.

Dominique Dessertine

©Photos: A.Charleroy

Bonnes pages:

(Des noms ont été changés)

Des hommes cassés par la vie et victimes de l’alcool.

Au début des années 1980, parmi les hommes hébergés, 50 % ont fait la route pendant longtemps. Ils sont harassés, souvent affamés, 25 % sont des sortants de prison, et le dernier quart sort de l’hôpital. Il y a aussi quelques anciens légionnaires, selon Étienne Gilles entré à la Croisée en 1982. Dix ans plus tard, en 1993, les sortants de prison et de l’hôpital ne représentent plus que 18 % du total (13 % adressés par le secteur justice, et 3 % venant de Sevrey, l’hôpital psychiatrique de Saône-et-Loire). L’immense majorité (82 %) sont adressés par le CMS, le CCAS et les services sociaux hospitaliers. Il y a aussi des jeunes sortant du foyer de l’enfance totalement démunis, de véritables «poussins», selon François Josse, entré à la Croisée en 1990, qui insiste aussi sur l’accueil de nuit, où «c’était toujours la surprise, des gens véritablement effrayants; des«fous», des grands malades avec un potentiel de violence incroyable». Aucun hébergé ne reste très longtemps à la Croisée qui doit donc faire face à des passages multiples. Même s’il n’a que 20 places à offrir, le CHRS reçoit entre 80 et 100 hommes chaque année. Ce ne sont pas tous des hommes très jeunes. Certes les deux tiers ont moins de 35 ans, mais 20 % ont plus de 45 ans. Au foyer, d’après la loi, ils ne doivent pas rester plus de six mois, mais un tiers quitte le CHRS dans le mois qui suit son arrivée, un autre tiers le mois suivant. L’établissement est affecté de ces mouvements permanents, que lui-même entretient par les renvois. Ces hommes déstabilisés, que l’on appelle alors les « gars », ne trouvent pas l’apaisement à la Croisée des chemins. Leurs itinéraires sont à l’origine de comportements peu compatibles avec une vie collective.
L’alcool est le problème majeur. En 1993, le directeur estime à 40 % les résidents qui en sont touchés. Cette surconsommation d‘alcool entraîne beaucoup de violence. Étienne Gilles souligne que le directeur avait été recruté pour « tenir les gens », ce qui le rassurait, lui jeune travailleur social débutant, car il le sentait prêt à faire le coup de poing. Les repas pouvaient dégénérer. Il fallait donc se lancer dans la « chasse aux canons » jusqu’à l’extérieur du foyer. Menacer d’exclusion ceux qui sont pris dans un bar était considéré comme une « méthode facile, simpliste, inefficace en tout cas ». Le directeur préfère entrer en relation avec des mouvements d’anciens buveurs et veut créer « une vie agréable au foyer, des loisirs bien organisés, un suivi et une vigilance constante de l’animation », qui contribuera « grandement à faire reculer ce fléau ». La solidarité entre résidents reste très éphémère. François Josse raconte qu’un jour, un décès naturel ayant eu lieu pendant la nuit, la réaction des voisins de ce malheureux compagnon de misère avait été de s’interroger, au petit matin, au cours d’une prise de bec, sur qui allait récupérer son beurre et sa confiture.
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Des « animateurs » formés sur le tas
Pendant ces deux premières décennies (1975-1995) les animateurs sont recrutés, sur la foi de leur pratique antérieure d’un travail social, courte (ils sont tous très jeunes) mais qui a pu éveiller une passion. Ils sont sans diplôme spécifique, bien que le diplôme d’État d’éducateur spécialisé ait été reconnu en 1967. Nos interviews nous ont permis de mieux connaître deux de ces animateurs recrutés, qui racontent le côté empirique de leur embauche. En 1982, Étienne Gilles avait été salarié pendant deux ans à mi- temps dans la maison de l’Enfance de Cusset (Allier) et dans un centre de loisirs de Moulins. Une «connaissance» lui propose de travailler dans un centre d’hébergement, à Moulins. L’embauche ne se faisant pas, il l’adresse au CHRS de Chalon. Le directeur le recrute le mois suivant. Étienne Gilles a été présent à la Croisée pendant plusieurs décennies, jusqu’à sa retraite. Huit ans plus tard, même type de recrutement. En 1990, quand il est embauché, François Josse avait travaillé deux ans dans un CAT à Virey-le-Grand, géré par Les Papillons blancs, qui encadrait des adultes (trisomiques, personnes qui avaient des problèmes psychiques). Puis il avait signé un second contrat (de qualification) pour suivre les cours de l’IREPS à Dijon et devenir moniteur d’atelier, ce qui n’était pas un diplôme, mais une
qualification. Il « adorait » son travail, où il était en quasi totale autonomie. Il apprend qu’un poste est libre à la Croisée. Il ne connaît rien aux CHRS mais il se présente. L’entretien se fait devant trois personnes, dont le président et le directeur, M. Serge Bordes. Il n’y avait pas alors d’exigence de diplôme. Il est embauché comme « animateur ».

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De nouveaux publics : les femmes et les étrangers
Les années 19952000 confirment le tournant pris par la Croisée dans l’accueil de nouvelles populations. Les femmes sont la première nouvelle catégorie sur laquelle elle se penche. Pendant ses premières années, elle n’était destinée qu’aux hommes seuls. Pourtant l’accueil des femmes, se posait depuis longtemps avec acuité à Chalon. En 1980 déjà, l’Union féminine civique et sociale avait commandé une enquête à son équipe « Femmes » remise le 18 avril. Un CHRS, à Chalon, prend alors en charge les femmes en rupture conjugale, quand elles sont accompagnées d’enfants. Mais les femmes seules en difficulté n’ont pas de structure d’accueil à Chalon, jusqu’à ce que la Croisée leur en propose.
Quelques années plus tard, c’est la situation des demandeurs d’asile qui pose problème. Ils ont des problèmes spécifiques et risquent d’engorger les CHRS classiques. Le 4 novembre 2000 une lettre signée de l’Afedi du Creusot, de l’Ecluse, de Chalon et de la Croisée, attire l’attention du directeur de la Ddass sur « l’accueil au sein de nos structures CHRS de personnes sans titre de séjour dont un certain nombre de demandeurs d’asile que nous devons accueillir, d’autant plus que les Cada sont saturés. Ils redoutent un blocage de leurs structures et demandent à « mener une réflexion sur les réponses à
apporter à ce public spécifique ».
Aux femmes seules, aux femmes avec enfants, aux demandeurs d’asiles, le foyer collectif ne convient pas. Pas plus qu’à un certain nombre d’hommes pour lesquels un autre type d’accueil est envisagé. Aux yeux de beaucoup, l’internat ne suffit plus, le logement indépendant semble mieux adapté aux situations et aux demandes sociales du moment.

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 Un nouveaux mode d’accueil : la structure éclatée
Depuis 1993 au moins l’idée de loger autrement a cheminé au sein de l’APAR, en particulier pour les envoyés du Comité de probation et d’assistance aux libérés (CPAL) et de la maison d’arrêt de Varennes, compte tenu de leur « psychologie (seuil de tolérance à la vie de groupe » ). En octobre 1995, le conseil d’administration prend conscience que la structure internat ne convient pas pour mener un travail visant une autonomie plus complète. On constate « dans un certain nombre de cas, une incompatibilité entre la personnalité du résidant et une vie en microsociété », d’autant que les temps de séjour sont de plus en plus longs. Les parcours de réinsertion sont freinés par des pathologies souvent lourdes. Le conseil d’administration estime que « six ou sept personnes pourraient être en appartement », sans rien changer au nombre d’éducateurs, qu’il suffirait de prévoir un aménagement des horaires. Il annonce vouloir pratiquer la « politique des petits pas » en ce domaine. Un rapport d’étape est remis par l’équipe éducative de la Croisée, que le bureau lit avec intérêt.

Un travail social individualisé : « Faire avec » pour les droits
Les populations accompagnées ont bien changé depuis les débuts de la Croisée. Les interventions en leur direction aussi et les travailleurs sociaux, de plus en plus nombreux assurent des tâches d’accompagnement qui n’ont plus rien à voir avec leur démarche antérieure centrées sur le bon fonctionnement d’un internat recevant des marginaux. Désormais il faut accompagner des citoyens en difficulté et leur permettre de retrouver tous leurs droits. « Faire avec » n’est certes pas nouveau, comme le rappelle Axelle Brodiez . Le principe est né dans l’aprèsguerre (l’abbé Pierre avec les chiffonniers,
l’abbé Wresinski avec les familles des bidonvilles, Armand Marquiset avec les personnes âgées…) . Mais il fait partie de ces concepts que chaque génération redécouvre, et s’efforce de mettre en place. A la Croisée, l’obtention des droits devient essentiel