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conservatoire national des archives et de l'histoire de l'éducation spécialisée et de l'action sociale

Chercheur Universitaire à Brest

Alain Vilbrod (Professeur de Sociologie UBO)
nous a passionné lors de notre AG Bretagne à Askoria le 19 octobre 2017 en retraçant un superbe panorama des évolutions Bretonne dans la prise en charge des jeunes, nous décrivant les transformations d’établissements au fil des évolutions des législations et des politiques. Nous présentant l’évolution de la justice des enfants et des prises en charge pour éduquer et réinsérer… Merci Alain Vilbrod Professeur de Sociologie LABERS – UBO Brest,
L’éducation spécialisée en Bretagne Repères pour une histoire
Ce texte est la retranscription de son exposé. La forme orale a été conservée.
L’éducation spécialisée en Bretagne Repères pour une histoire
Alain Vilbrod Professeur de Sociologie
LABERS – UBO Brest
Ce texte est la retranscription d’un exposé. La forme orale a été conservée.
Retracer, même à gros traits, ce qu’il peut en être de l’histoire de l’éducation spécialisée en Bretagne, relève d’un défi qu’il serait vraiment périlleux de relever, avec les contingences horaires qui sont celles d’une intervention ainsi en temps compté.
Je me propose donc plus raisonnablement d’insister simplement sur quelques lignes de force de cette « histoire » très riche, très dense, avec d’entrée de jeu déjà une précaution : de quelle Bretagne parle-t-on ? La question de la Loire-inférieure, devenue Loire Atlantique se pose immédiatement, et avec Mathias Gardet, dans notre livre sur l’éducation spécialiséei, nous n’avions pu que souligner que selon les institutions, les frontières dépassant le cas échéant la seule Bretagne « historique » étaient assez fréquentes. Ainsi en allait-il de l’Eglise – un point d’importance que ce religieux breton ; de l’institution judiciaire, de l’Education nationale, de l’Inspection du travail, de l’Administration pénitentiaire, sous oublier par exemple l’ANCE et la Fédération bretonne des Sauvegardes qui comptent bien 5 départements et non pas les 4 actuels… Bref on a affaire à une Bretagne à géométrie variable ; mieux vaut le préciser d’emblée…
Cette remarque faite, comment caractériser la dite « Bretagne ». C’est un peu une gageure puisque l’on manque d’études comparative entre régions de l’Hexagone. Quand, avec Mathias, nous nous sommes penchés sur l’ARSEA et sa mutation vers un CREAI, on ne disposait que de très peu d’études permettant des comparaisons ; tout juste une attention portée sur la Bourgogne avec le travail de Pierre Bodineau, et il en allait ainsi à bien des égards. Il y avait bien quelques études régionales, il y avait par contre pléthores d’ouvrages ou d’articles portant sur tel ou tel type d’établissements, écoles, etc. mais rien qui vraiment mobilise une mise en perspectives entre régions alors que l’échelle régionale et fondamentale pour saisir les dynamiques dans le secteur de l’éducation spécialisée. C’est dire combien il convient d’être précautionneux pour avancer ce que pourraient être des particularités qui ferait que la Bretagne serait vraiment singulière.
En sollicitant votre bienveillance, je vous demande donc aussi en quelque sorte de « prendre avec des pincettes » ce que je vais pouvoir avancer…
Se rappeler tout d’abord que la Bretagne est une péninsule, voire possèdent des insularités. Il y a la mer donc, et on ne peut guère aller plus loin. Ce fut terres de peuples poussés au bout, éloignés peut être de nombre d’influences. Il y a des régions qui en ont vu passer des cohortes de légionnaires ; la Bretagne est restée plutôt à l’écart et a longtemps gardé des particularités très fortes. Ceci dit, comme premier point, comme première « ligne de force », j’insisterai volontiers sur le poids du religieux. Avant d’être une terre de prêtres, la Bretagne a été une terre de mission tant les anciennes croyances avaient la vie dure., et ce jusqu’au XIXème siècle ; et le paysage breton est toujours parsemé de ces dites croix de mission et autres calvaires souvent bâtis en des lieux d’anciens rituels que les autorités religieuses cherchaient à extirper, tel à Locronan, en Finistère par exemple. Ce religieux-là, c’est donc la grande activité d’ordres qui vont s’implanter voire naître en Bretagne avant que d’essaimer, et est-ce même utile de rappeler la proximité entre le religieux et l’éducation spécialisée, éducation spécialisée qui d’un certain point de vue continue à exhaler l’encens.
Second point, la Bretagne est péninsulaire, et loin des grands centres urbains. Au XIXème voire au début du XXème siècle, les préventoriums notamment vont faire florès et on va aussi voire la Bretagne comme une terre de ressourcement au nom d’une certaine mystique rustique.
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Troisième point, et cela nous rappelle tout de même quelque chose… Qu’est-ce qui nage dans la nuit, Quels sont ces éclairs ces bruits, C’est un enfant qui s’enfuit, On tire sur lui à coups de fusils, Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !, Tous ces messieurs sur le rivage, Sont bredouilles et verts de rage, Bandit ! Voyou ! voleur ! Chenapan !, Rejoindras-tu le continent rejoindras-tu le continent, Au-dessus de l’île on voit des oiseaux, Tout autour de l’île il y a de l’eau… Belle-Ile bien sûr. Il y a eu les bagnes, le départ vers Cayenne, et dans la foule les colonies pénitentiaires, et avant cela les colonies agricoles suivant la voie de Mettray.
Quatrième point… et c’est lié, Il y a en Bretagne des juges assez remontés contre la République – La Restauration a souvent été applaudie de deux mains dans l’Ouest – juges qui se méfient, voire défient l’administration pénitentiaire ;
Cinquième point, il y a des assistantes sociales très actives, des figures de proue pétries de religion – on y revient – et qui vont très efficacement seconder les juges, notamment pour créer des sociétés de patronages ou de sauvetage ou encore de sauvegarde.
Sixième point, il y a des scouts toujours prêts –la religion encore décidemment – qui vont trouver leur voie, à partir des années 40, après s’être frottés souvent aux chantiers de jeunesse.
Et puis, je finirai là-dessus, septième point, il y a de drôles de jeu avec des fonctionnaires militants. Cela est très marqué au coin IVème République et cela perdure jusqu’au milieu des années 1960, …disons jusqu’à la création des DRASS et le passage de l’ARSEA au CREAI.
Sept points, de fait plus repérés que vraiment développés par le menu, et qui, articulés, peuvent, me semble- il, caractériser la Bretagne et le cas échéant, permettre des comparaisons avec d’autres régions.
Le poids du religieux…
En Bretagne, une chose est certaine, les congrégations religieuses vont largement investir, surtout à partir du XIXème siècle – et le XIXème siècle, c’est l’âge d’or des vocations ! – l’encadrement notamment des filles perdues ou abandonnées. Pour avoir étudié par le menu ce haut lieu du sacré qu’est Sainte-Anne d’Auray, on peut même avancer que cela remonte encore à plus loin, au XVIIIéme siècle à partir du miracle du XVIIème, signe de la Contre-Réforme qui cherche à faire les bretons revenir en leurs églises. Et dieu sait si la région d’Auray est une terre dense en institutions, orphelinats, etc. et ce n’est en rien un hasard.
On évoque souvent d’ailleurs la Bretagne comme étant une terre de prêtres. Dans le secteur de la dite protection de l’enfance et de l’adolescence, c’est avant tout – et très largement – une terre de bonnes sœurs. Et cela va faire, par exemple, qu’en 1943, il n’y a pas moins de 19 congrégations différentes qui gèrent 56 établissements, orphelinats, œuvres de préservation, maisons de refuge, aériums. Ces ordres de religieuses sont d’ailleurs plutôt refermées sur eux-mêmes et ils collaborent peu entre eux et résistent vaillamment aux tentatives des pouvoirs publics d’y mettre bon ordre entre les deux guerres. La rééducation des jeunes filles derrière les hauts murs se caractérisera alors durablement par une extrême sévérité, pour ne pas dire un régime quasi carcérale. Montbareuil à Saint-Brieuc, Kernisy à Quimper, Saint Cyr à Rennes, Les Dames Blanches à Nantes, Les Bon Pasteur qui essaiment à partir de la maison mère d’Angers sont de ces institutions souvent retives à s’ouvrir sur la cité. Du côté des prêtres, le compte est vite vu. A part les frères de Saint Jean de Dieu à Nantes et les Spiritains des Orphelins-Apprentis d’Auteuil qui reprennent l’orphelinat de Langonnet en 1923, il n’y a rien ou presque… Ces prêtres sont beaucoup plus pragmatiques que leurs congénères féminines et ils nouent, sans difficulté aucune, des alliances, des ententes avec des personnalités qui éventuellement ne sont pas du tout de leur bord. Un exemple : l’Abbé Levey qui « fonde » le centre de Kéraoul, près de Landerneau, qui a des parfums de Kergoat ; l’abbé Normand, qui prend le relais de l’abbé Castel en 1952 et qui ne décroche qu’en 1979, collaborent sans problème avec des représentants d’associations auxquelles Saint-Pierre ne donnerait pas une seule des clefs du paradis ! Une anecdote : L’association Don Bosco du Finistère fut un temps affiliée à l’Association Nationale des Communautés Educatives, l’ANCE. Et ce au sein de la Fédération
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bretonne pour la Sauvegarde de l’Enfance et de l’Adolescence. L’entente est très bonne entre le délégué régional de l’ANCE, Monsieur Bernard et l’Abbé Normand. Ce dernier se retrouve très bien dans les façons de concevoir l’éducation de l’ANCE et s’y affilie. Mais il y a un problème de taille, et Bernard d’ailleurs « se fait taper sur les doigts » par ses supérieurs de la direction parisienne de l’ANCE : plus laïc que l’ANCE et on ne peut plus proche après 1950 des fédérations d’œuvres laïques, les FOL, il n’y a pas! Et c’est là indubitablement une illustration d’une grande réussite alors qu’en Bretagne, le moins que l’on dire, c’est que ce n’était pas gagné – cette entente pour une cause commune : l’enfance en danger. C’est un fait que dans l’Ouest, des hommes et des femmes de bonne volonté ont su dépasser les clivages, se sont rassemblés, ont pesé, se sont organisés, se sont fédérés. C’est ce qui explique le succès de leur entreprise et c’est ce qui a donné, eu Finistère par exemple, mais pas uniquement là, un tissu aux mailles serrées d’établissements et de services tournés vers l’Education spécialisée. Cette éducation spécialisée n’a pas du tout connu les oppositions idéologiques qu’ont pu connaître les écoles « ordinaires ». Les guerres scolaires furent épiques en Bretagne, avec des tentatives des deux bords d’occuper le terrain en construisant à tour de bras des écoles monumentales, en passant par les expulsions manu militari des ordres religieux interdits de toute activité d’enseignement vers 1905. Et puis il y a eu la puissante Fédération des parents d’élèves des écoles publiques, la Fédération Cornec, très implantée et rès combative dans l’Ouest. A côté de cela, le petit monde de l’Education spécialisée, tel qu’il se met en place après-guerre, ce sont en somme « des enfants de chœur ». Et là il me semble bien qu’il y a une grande réussite, au niveau régional, d’initiateurs, tel évidemment Jacques Guyomarc’h, pour mettre avec succès autour d’une même table, et les faire vraiment travailler de concert, dans les années 1940 et 50 des prêtres et des « laïcards » devant l’éternel.
La Bretagne est péninsule voire insulaire
J’ai travaillé quelques années à l’IME de Kerlaz, près de Douarnenez. C’est pour ainsi dire un archétype. Un prêtre de la région, l’Abbé Bernard, est nommé par sa congrégation dans les quartiers populeux du nord de Paris, du côté de la rue Championnet. La vogue hygiéniste aidant, et les craintes des mauvaises fréquentations de la dite « école de la rue », le fait organiser, pour les gamins de sa paroisse, d’abord des colonies de vacances, puis ce sera un aérium, puis un préventorium avant que d’être un IME, au milieu des années 1960. Classique, et sans nul doute figure maintes fois répétée. Le religieux toujours d’ailleurs. La Bretagne ce sont aussi des œuvres parisiennes, telle Plouguernével pour des centaines d’asilés parisiens placés dès 1934 dans un ancien séminaire – loin des yeux loin du cœur. Et puis, mais on a tous cela à l’esprit : ce sont les colonies agricoles. Les années 1830 voient non seulement l’avènement véritable des villes mais surtout son lot de condition de vie qui vont de pair avec l’insalubrité, le chômage récurant etc. et toute la jeunesse ouvrière des faubourgs, tous ces Gavroches en herbe commencent à inquiéter tant leur encadrement familial est mal stabilisé voire fait défaut. Émerge alors tout un courant mêlant aristocratie terrienne déclinante et catholicité préoccupée par la dite « question sociale ». Animés par quelques personnalités, se fonde tout un courant qui prône, pour les délinquants, le retour à la terre, le retour à la nature, condamnant par là-même la ville et ses miasmes.
« Pour arriver à réformer cette jeune population, il faut avant tout la déplacer et l’enlever à ses habitudes locales. Le fatal penchant qui la porte à s’agglomérer dans les villes est pour elle une source perpétuelle de dépravation. De plus on rendra des bras à l’agriculture » écrit l’un des propagandistes les plus en vue de ces colonies agricoles, Auguste Demetz. Tend alors à être véhiculée une vision idyllique de cette nature gage d’harmonie et de paix sociale. Nature anti-ville par excellence, quasi cathédrale des merveilles, jardin d’Eden retrouvé, îlot de bonheur en somme. L’un des animateurs les plus influents de ce courant, Charles Lucas, a ce mot révélateur : « sauver le colon par la terre et sauver la terre par le colon ». La colonie modèle du genre, Mettray, près de Tours, ouvre en 1840. Trois ans plus tard s’inaugure la colonie agricole de St-Ilan, dans l’actuel Côtes d’Armor, à l’initiative d’Achille du Clesieux, bourgeois breton devenu propriétaire terrien et légitimiste suite à l’ébranlement révolutionnaire. Ami de La Mennais, fondateur de la congrégation des frères de Ploërmel, il est surtout lié à Charles Lucas, inspecteur des prisons, défenseur ardent de la solution agricole et fils de l’ancien propriétaire du manoir de St-Ilan. Comme les autres chantres du ressourcement par la terre, Du Clesieux exalte les vertus rédemptrices de la campagne bienfaitrice : « Que fait la société de l’enfant abandonné ? Elle le ramasse comme un vagabond en le reléguant en prison. Il faut accueillir ces enfants que
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l’espérance guide à notre seuil. De ces sujets comme voués par le malheur de leur naissance à la corruption et au crime, nous ferons des hommes probes, des citoyens utiles. Nous rendrons à l’agriculture des bras vigoureux. Mettray, Allouville, Mesnil, Saint Firmin, Lyar, ont tenté quelque chose et nous, Bretons, à la vue de nos landes et de nos pauvres, au spectacle affligeant de la stérilité et de la misère, ne sentirons-nous rien se remuer dans nos cœurs ? »
S’inspirant de Mettray, il conçoit alors le vaste projet d’une colonie mère et de plusieurs annexes. Il ouvrira bientôt une à Carlan (elle fermera en 1865). Il érige des locaux et va chercher à la centrale de Fontevrault ses sept premiers colons. Fidèle à son projet d’essaimer d’autres colonies, Du Clesieux initie l’ouverture d’une annexe à Langonnet, dans le Morbihan, annexe qui deviendra colonie pénitentiaire autonome en 1859. Entre temps, précisons-le, en 1855 exactement, la Congrégation des Spiritains a pris les rênes et singularise d’ailleurs la Bretagne en en faisant une des seules colonies congréganiste de France pour les garçons. A Langonnet en 1879 il n’y pas moins de 437 colons, dont 59 sont là pour simple vagabondage, 20 pour mendicité et 305 pour vol simple. 29 d’entre eux n’ont pas dix ans et 248 ont entre 10 et 15 ans.
Ceci dit, la fin des années 1860 voit arriver, à la tête des ministères, des personnalités qui prônent des solutions publiques et non plus privées. De plus, des cas de suicides, de sévices dépassant les limites pourtant larges, motivent ici et là les premières véritables inspections de ces colonies pénitentiaires. Mettray sera inspectée pour la première fois en trente ans en 1870 ; St-Ilan en 1869, année où un règlement officiel limite l’usage des services corporels. De fait cette administration ne voyait pas nécessairement d’un bon œil l’obstination des juges à multiplier les placements en colonies pénitentiaires. En 1876 une loi est promulguée qui restreint, dixit « le nombre des enfants à mettre en correction pour diminuer les charges du budget ». Saint- Ilan et Langonnet n’en continuent pas moins leurs activités et il faudra attendre en fait les épisodes de 1902 et 1903 de séparation de l’Eglise et de l’Etat et l’interdiction faite aux congrégations d’avoir des activités d’enseignement, pour voir l’une et l’autre colonie cesser d’encadrer ces jeunes exclus du monde voire exclus de la mémoire. A Saint-Ilan, entre 1843 et 1902, plus de 2 100 colons seront passés ; plus encore à Langonnet.
En 1903 des fourgons militaires encadrés par maints gendarmes viennent bon gré mal gré à St-Ilan retirer les derniers enfants, amenés à Belle-Ile et à la Motte Beuvron. A Langonnet, il en ira de même.
Belle-ile, la légende noire, l’institution repoussoir, bientôt l’anti-modèle…
Le Fort Vauban qui garde Le Palais a déjà une longue histoire carcérale quand ses glacis voient s’installer, en 1880, la colonie pénitentiaire. Point de passage pour les mendiants et vagabonds envoyés de force par Colbert coloniser La Louisiane, plus tard pour les bagnards, Belle-Ile à partir de 1848 se fera spécialité d’accueillir à demeure les forçats sexagénaires et sera aussi prison politique pour les insurgés de 1848. En 1880 sont évacués les 100 derniers détenus adultes – ils étaient encore 600 trois ans plus tôt – et la même année est créée la colonie agricole et maritime de Belle-Ile. En 1884, ce sont déjà pas moins de 400 colons, de moins de 16 ans pour la plupart, qui sont placés à Haute-Boulogne, près du Fort ou à la Ferme de Buté, à quelques kilomètres de là. Très rapidement la colonie a mauvaise réputation. A côté de jeunes dirigés là pour peccadilles, l’administration y expédie les fortes têtes d’autres colonies, l’insularité étant sensée décourager toute tentative d’évasion. Colonie très disciplinaire, colonie très redoutée, on y fait les enfants travailler de 5 heures du matin à 21 heures le soir et le régime de vie est émaillé de punitions collectives, de brimades, de coups. Il faut dire qu’on y mute aussi des personnels d’autres colonies ainsi sanctionnés pour leur inconduite. Les jeunes dorment dans des cages à poules d’1,10 m. sur 1,90 m., individuelles et toutes grillagées, et des hauts murs empêchent ne serait-ce que d’apercevoir la mer. Ils existent toujours. A âge égal, on y meurt deux fois plus qu’en liberté. Les premières révoltes éclatent en 1898 mais on peut dire que c’est après 1914 que Belle-Ile devient un véritable pourrissoir à la discipline impitoyable. Tout souci d’éducation disparaît. C’est d’ailleurs le lot commun des colonies pénitentiaires, et à Mettray aussi ce sont là des années noires.
En 1930 ils sont encore 230 mineurs à subir des traitements ignominieux sans que l’opinion publique s’en émeuve vraiment. C’est la révolte de 1934 qui va connaître un véritable retentissement, et qui va devenir un scandale porté sur la place publique ; et qui va aussi asseoir dans l’opinion le terme de « bagne d’enfants »,
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suite notamment aux campagnes de presse du journaliste Alexis Danan dans « Paris Soir ». La fin des années 1930 sonne ainsi le glas des colonies pénitentiaires. Mettray, première du genre à ouvrir est aussi pour ainsi dire la dernière. Elle ferme en 1937. Belle-Ile opère sa mutation. Après-guerre elle servira à la détention des mineurs de la milice et de la division Charlemagne, puis elle se transformera, non sans mal tant son image est mauvaise, en institut de l’Education surveillée, et ce jusqu’en 1970.
St-Ilan, Belle-Ile, Langonnet, voilà donc des hauts lieux au passé sombre et où des milliers de petits bretons y ont vécu une jeunesse meurtrie. Cela aussi fait partie de l’héritage
Des juges tout à leur affaire; très remontée contre l’administration pénitentiaire et intéressés à faire alliance avec les patronages
Les juges se préoccupent dès les années 1860-1870 de ce qu’il advient des détenus, qui peuvent être, au XIXème, emprisonnés très jeunes dans les dites colonies agricoles, puis dans les colonies pénitentiaires de sinistre réputation. « Prison égal école du crime » est un vieux leitmotiv, et on verra ainsi apparaître nombre de sociétés philanthropiques se préoccupant de ce qu’on dirait aujourd’hui la réinsertion des jeunes détenus. Beaucoup d’entre elles porteront le nom de « société de patronage » et obtiendront le droit d’accueillir en fin de peine, puis en cours de peine, des garçons coupables, en ce faisant fort de les encadrer en les plaçant chez des patrons, des artisans, veillant au grain pour leur éducation.
Assurément, l’humanisme, sinon la foi chrétienne de ces juges, ne fait pas l’ombre d’un doute. Pour autant, il ne faudrait pas être trop naïf. Sous la IIIème République, les juges ne sont pas toujours, loin s’en faut, de fougueux partisans de la laïcité, de Jules Ferry et consort. Quand l’Etat « nationalise » en somme les colonies agricoles privées, qui recevaient des jeunes délinquants, ou bien les ferment tout simplement, comme celles de Saint-Ilan ou de Langonnet, il fait diriger manu militari les enfants qui y étaient placés vers la colonie maritime et agricole de Belle île, par exemple. Mais il y a de la résistance du côté des juges et la loi de 1889 sur les enfants moralement abandonnés est une loi qui leur va bien parce qu’elle va mettre en selle les sociétés de patronage. Dans un premier temps, ces sociétés étaient plutôt chargées de prendre en main les jeunes à leur sortie de prison, de les « tutorer » en somme. « Patronage » vient bien de « patron ». En les confiant à des patrons qui veilleront sur eux, sur leur occupation par le travail mais aussi – quitte à leur offrir le gîte et le couvert – sur le temps hors travail, en étant régulièrement épaulés alors par des relais que seront les paroisses, d’où le fait que l’on accolera souvent « patronages » à « catholiques », et il y aura toute une première salve de ces créations de patronages dans les années 1880-1890.
Pour autant, En Bretagne cela arrive un peu plus tard, avec la loi de 1898. Et là, il y a bel et bien un tournant : les juges vont chercher et vont pouvoir disposer désormais d’un cadre légal pour faire en sorte que les jeunes délinquants échappent à la seule alternative possible à l’époque : soit la remise aux parents, soit la « flétrissure » comme on disait, à savoir l’envoi en « maison de correction » dira t-on bientôt. Pourquoi cette recherche de solution médiane ? Les parents sont à l’époque de plus en plus considérés comme les vrais coupables et leur remettre l’enfant délinquant, c’est ni plus ni moins abdiquer et s’attendre à la récidive. Envoyer l’enfant en prison, c’est le remettre tout droit à « l’école du crime », et peu à peu les juges perdent toute confiance dans les colonies pénitentiaires, surtout depuis qu’elles ont été quasi toutes – surtout pour les garçons – récupérées directement par l’administration pénitentiaire qui dépend du Ministère de l’intérieur.
Or ces juges, il faut le dire, sont souvent issus d’une bonne bourgeoisie, voire cultivent la particule, et ne sont pas, loin s’en faut, des républicains acharnés. La loi de 1898 apparaît être vraiment une loi taillée sur mesure pour les sociétés de patronage, qui vont alors sortir de leur mission première : le patronage des jeunes libérés de prison, et de plus en plus œuvrer directement à l’éducation des dits enfants de justice comme alternative donc à l’incarcération.
Ces sociétés de patronage fleurissent entre 1892 et 1899. Qui les animent ? Je dirais que classiquement, ce sont des notables (notaires, médecins, patrons sociaux, philanthropes fortunés) ; et puis évidemment, on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même : des magistrats. Ainsi donc se développe cette curieuse manière de
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faire : un magistrat adresse un enfant à une société de patronage privée au sein de laquelle il a un rôle primordial. Il y a bien ici et là quelques dames d’œuvre, visiteuses des pauvres et épouses de ces mêmes notables, voire leurs filles peut-être. Mais le fait est bien qu’à l’origine, ici à Rennes par exemple, l’association de Sauvegarde est l’émanation directe des juges et on comprend bien d’ailleurs pourquoi souvent et durablement, ils émargeront aux conseils d’administration de ces associations. Ce sont eux ni plus ni moins qui les ont créées pour damer le pion à l’administration pénitentiaire ; et on peut dire que jamais jusqu’alors l’initiative privée n’avait été si favorisée par rapport aux administrations publiques, y compris du fait d’une quasi totale absence de contrôle, d’inspection, etc. de ce qui peut s’y réaliser, par « délégation » ni plus ni moins pourtant de la puissance publique. En cela, les Sauvegardes ont été en quelque sorte « instrumentalisées » par les juges, et il doit bien en rester quelque chose de cette histoire.
Comment opèrent ces sociétés de patronage ? En fait, elles cherchent à placer les jeunes chez des patrons – en Bretagne plus qu’ailleurs – ; et va pour la « mystique rustique », pour le mythe de « l’amendement » par la terre. Ce sera aussi dans des fermes et le placement à la campagne dans ce que l’on ne dit pas encore des familles d’accueil, qui existait déjà pour les enfants abandonnés, devient la règle pour les enfants saisis par la justice, tant les juges ne veulent pas remettre ces jeunes aux maisons pénitentiaires. Mais là où le bât blesse, c’est que si le gouvernement a laissé faire, a laissé passer une pareille loi de « dépouille » de l’autorité publique, c’est qu’économiquement c’était une bonne affaire puisque quasi aucun financement n’était prévu pour ces patronages. C’était pour les magistrats la meilleure garantie de pouvoir agir à leur guise. Ce n’était pas vraiment la meilleure manière d’asseoir ces sociétés philanthropiques dans le temps.
Voilà donc pour la Société de patronage rennaise. Nantes a sa société en 1888. Certains d’entre vous peut- être en ont fait l’expérience : les juges – les juges pour enfants notamment, créés en 1945 – entretiennent, peuvent entretenir, disons « des relations complexes » aux services éducatifs de Sauvegarde et discutent parfois jusqu’aux méthodes pédagogiques mises en œuvre. C’est que cela, par essence, fait partie de l’histoire. Comme le fait qu’il y a entre juges et administrations pénitentiaires comme une histoire heurtée. Eux aussi endossent un héritage : celui de Sauvegardes dans lesquels ils ont été impliqués, voire qu’ils ont largement participé à créer. En somme, Les Sauvegardes, ce sont en quelque sorte leur œuvre…Et va en Bretagne pour la société de patronage des libérés et des enfants abandonnés d’Ille et Vilaine. C’est à Rennes en 1899 la mise en œuvre la dite « Société de patronage des libérés et des enfants moralement abandonnés en Ille et Vilaine » – le 30 mars exactement – et en 1914, cette société est habilitée à recevoir des mineurs délinquants. Le dit « Service social de sauvegarde de l’enfance et de l’adolescence d’Ille et Vilaine » est créé, quant à lui en 1939 et s’installe derechef au Palais de Justice de Rennes. La fusion de ces deux œuvres date de 1942. Et va aussi pour la société nantaise de patronage des enfants malheureux ou coupables et des condamnés libérés, c’est en 1888 ; et il s’inaugure des œuvres similaires à St Nazaire en 1928, à Vannes en 1935, avant celle de Quimper en 1937.
Des assistantes sociales entreprenantes
Quelques mots maintenant sur « l’empire », si je peux le dire ainsi, des assistantes sociales qui vont être très actives dans ces œuvres près les tribunaux. Prenons garde aux clichés sur ces dames en bleu, célibataires évidemment d’origine bourgeoise et catholiques faisant montre de vocation sans voile en s’adonnant aux miséreux du monde. Ce n’est pas si simple. N’oublions pas que pour nombre d’entre elles, choisir ce métier ce sera échapper au destin tout tracé : celui de mère et au service de leur époux, en choisissant là un des seuls métiers honorables – sauf le métier de bonne sœur – pour vivre leur vie sans dépendre entièrement de leur famille. Dans les années 1930, ce métier en tant que tel est encore divisé en au moins trois branches distinctes. Il y a les surintendantes d’usine, un métier né vers 1917 pour mettre de l’huile dans les rouages à l’heure des premières grèves de femmes dans les usines d’armement, alors que sur le front concomitamment éclatent des mutineries. Il y a les infirmières-visiteuses – il faudrait rajouter de « l’hygiène contre la tuberculose »- nées au tout début du siècle. Et les dites assistantes sociales qui sont toutes des infirmières spécialisées ayant suivi une troisième année d’étude dédiée spécifiquement à l’action socio-sanitaire.
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Je n’ai pas le temps de développer cela, mais disons que les assistantes sociales, partant des services pour enfants des hôpitaux, vont occuper le niveau de l’assistance aux enfants dans les familles et elles saisiront très vite l’opportunité que leur offre la loi de 1912 qui, inspirée de mesures venant des Etats-Unis, instituent entre autre la liberté surveillée, et avec, le fait, non plus tant d’éloigner le jeune mineur de la famille, mais de diligenter, là où il réside avec ses parents, des examens médicaux réguliers –ce qu’elles savent faire – et des enquêtes sociales qu’elles apprennent à effectuer. En fait, il y a une place pour elles, et elles vont savoir se faire apprécier des juges. En 1937, les trois métiers sont fondus en un seul sous la houlette d’Henri Tellier, Ministre de la Santé du Front populaire, et une seule dénomination demeure : assistante sociale… . Dire « près des tribunaux » est presque redondant. En effet, c’est bien la plupart du temps au sein des tribunaux qu’elles vont développer leur service – on dirait aujourd’hui – d’investigation. Ces services, qui sont vraiment une émanation des tribunaux, vont régulièrement se nommer « sauvegarde », au fil des années 1930 et c’est alors toujours un peu la même histoire : ces femmes, fraichement émoulues des écoles d’assistantes sociales, proposent leurs services et leurs compétences aux tribunaux qui depuis longtemps savent créer des associations parallèles, dégotent des petits bouts de financement, constituent un conseil d’administration à leur mesure. Parfois, je l’ai repéré dans le Finistère, elles créent ni plus ni moins, avec l’aide de substituts, des établissements là où ils font défaut. Le plus souvent, elles diligentent des enquêtes. Nonobstant leur statut privé, elles sont vraiment une courroie de transmission du tribunal, et on peut dire, de ce point de vue-là, que les Sauvegardes sont les versions modernes des sociétés de patronage. Les deux d’ailleurs peuvent co-exister. C’est le cas à Rennes par exemple. Aux unes les enquêtes de justice, les visites aux familles y compris aux familles d’accueil, pour employer un terme moderne ; aux autres la recherche d’emploi, de solutions d’hébergement, etc. La porosité peut être grande entre ces deux versants, et les assistantes sociales ont cependant l’avantage d’effectuer un métier à l’heure où les motivations philanthropiques peuvent, elles, s’essouffler.
Parmi ces assistantes sociales, en Bretagne, il y a des figures hautes en couleurs, telle Anne-Marie de la Morlais. Cette femme est issue de d’une aristocratie provinciale de bon aloi. Son grand-père est un Comte de Kéronan. Anne-Marie de la Morlais, aura 8 enfants de son mari, un général d’aviation, héros de la Grande Guerre. Son devoir maternel accompli, elle semble bien s’éloigner de son époux et se consacre de plus en plus qu’à son travail. Et il est vrai qu’elle n’est pas inactive. En 1937, elle crée le dit « Service social de Sauvegarde de l’Enfance et de L’adolescence des Côtes du Nord » et il apparaît nettement alors qu’elle est en lien déjà avec les deux fondatrices du premier service social du genre, en 1923 à Paris, Olga Spitzer et Cloé Owings. Deux ans plus tard, elle réitère et crée le dit « Service social de sauvegarde de l’enfance et de l’adolescence d’Ille et Vilaine » qui, lui, est directement installé au Tribunal. Saint-Brieuc et Rennes sont donc les sièges, mais ces deux Sauvegardes disposent d’antennes dans les tribunaux de Dinan, Guingamp et Lannion pour la première, de Fougères, Redon, Saint Malo et Vitré pour la seconde. Ces services effectuaient essentiellement des enquêtes sociales à la demande des juges et géraient les placements officiels… et les placements officieux des mineurs qui faisaient l’objet d’une mesure judiciaire.
Plus à l’Ouest, à la fin de 1937, à l’instigation du substitut du procureur, se crée, adossée au tribunal de Quimper, la Société du Sud-Finistère pour la protection de l’enfance délaissée et délinquante. Et on retrouve d’emblée une Demoiselle Pourcel, assistante sociale de son état, qui restera durablement très active dans le département. Assurément, via leur action auprès des tribunaux, les assistantes sociales se sont imposées comme maillon fort. Ainsi croise t-on Mesdemoiselles Couplet à Quimper, Lalouette à Nantes, De La Morlais à St Brieuc. En Bretagne, elles font réseau et ne ménagent pas leur peine, de concert, avec présidents du tribunal, substituts, etc. Et puis, il y a l’enfance délinquance durant la guerre, la Seconde. Qu’en faire ? Les colonies pénitentiaires sont rares, sinon vidées par l’occupant qui y installe ses quartiers. Les établissements pour garçons ne sont pas légions non plus et surtout leurs promoteurs, fussent-ils des congrégations, sont souvent à couteaux tirés entre eux. En ces temps troublés, il est sûr que les assistantes sociales ont élargi leur empire. Ce sont bien sur elles, y compris parce qu’elles ne sont pas suspectes comme le sont les instituteurs par exemple, que les autorités de l’époque vont appuyer. Ce qui fera dire à cette figure emblématique qu’est Henri Joubrel en 1943, je cite : « L’assistante sociale se révèle de nos jours une auxiliaire indispensable de la vie du pays. On peut la comparer au leucocyte qui, dans tout l’organisme, lutte contre les causes d’affaiblissement
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ou d’infection. A l’époque où l’on va combattre en France, tous les maux qui lentement nous conduisaient à la dégénérescence, il faut multiplier les assistantes sociales ».
Une politique dûment planifiée, via le Conseil Technique de l’Enfance déficiente et en danger moral, va alors être pensée afin de coordonner tout ce tissu d’œuvres, d’établissements, jaloux de leurs pré-carrés. L’échelle sera celle des préfectures régionales mises en place en avril 1941, et va pour une telle coordination. Et la Bretagne est la première qui soit pensée. En effet, du côté du Ministère de la Justice, on a bien repéré combien quelques personnes, ci devant demoiselles, ont une aura, une autorité, une influence susceptibles de rassembler autour d’elles. Là où ailleurs, il y a discorde et moindre audience de la part des assistantes sociales, il y a en Bretagne des personnalités de confiance : ces assistantes sociales ci-nommées ; et les voilà en tête de pont de ces futures coordinations régionales.
D’abord, on les presse de rassembler autour d’elles les œuvres de Sauvegarde à l’échelle de leur département respectif. Chose faite en Finistère en 1942, en ramenant à soi la société brestoise fondée en 1938. Aux yeux du grand coordonnateur de tout cela qu’est Albert Rauzy, inspecteur général de l’Enfance, il s’agit là d’une première étape avant le regroupement à l’échelle régionale, mais le projet échoue, faute d’une autorisation du secrétariat d’Etat à la famille et à la santé, sous la coupe d’autorités occupantes qui ont interdit la création de toute association nouvelle. Mais que cela ne tienne, sans cadre juridique, un comité de coordination se constitue entre Finistère, Loire Atlantique et Morbihan. En 1943, naissent les ARSEA. Elles ont pour mission de canaliser les subventions de l’Etat, d’accréditer les établissements, d’organiser le placement des enfants via un premier sas que vont être les centres d’orientation, bientôt il y aura des centres d’observation et de triage en amont, tel la Prevalaye près de Rennes, et aussi de créer par région une école d’éducateurs. Ces associations régionales vont pouvoir, on le pense ainsi du moins, coordonner l’ensemble du dispositif en direction de l’enfance inadaptée. En Bretagne, le secrétaire général, Jacques Guyomarc’h, va alors s’évertuer de fédérer les sociétés de Sauvegarde et, à ses côtés, Mademoiselle Pourcel, dont l’assise départementale est solide, se dépense sans compter. On lui doit notamment, en s’alliant à L’Abbé Levé, la création du centre d’éducation Don Bosco de Keraoul, qui au tout début est d’ailleurs géré par la Sauvegarde Finistérienne, au grand dam de la fédération Brestoise qui l’aurait voulu, comme Kergoat en Ille et Vilaine, sous sa directe dépendance. Nous sommes alors en octobre 1946.
Des scouts toujours prêts
Anne-Marie de la Morlais, constatant qu’il n’existe pas en Bretagne d’établissement pour jeunes délinquants – hormis Belle-Ile, mais à la réputation plus que sulfureuse, et très bientôt évacuée par ordre des allemands tant sa position est stratégique – ouvre, au nom du Service social des Côtes du Nord, une ferme plus ou moins à l’abandon, au lieu dit la Ville aux Cailles, au Hinglé, près de Dinan, prestement baptisé « Ferme d’accueil ». Il y a toujours la référence aux travaux agricoles, mais il y a une originalité. Elle confie la direction de cet établissement à un jeune étudiant scout qui accepte le poste à titre provisoire pendant l’été : Hubert Noël. Il gardera toujours le souvenir d’une femme très belle, très grande, aux yeux bleus et au regard bien décidé à ne pas avoir justement froid aux yeux. Hubert Noël est le fils d’un magistrat rennais, et avec son frère et deux ou trois jeunes issus du scoutisme, c’est parti pour l’aventure… Les débuts sont difficiles. Anne- Marie de la Morlais prospecte les prisons de Rennes et de Nantes, sollicite le service social du Pot de fer de Paris. Cette création d’un établissement n’est pas à tout point original puisque j’ai repéré dans le Finistère un cas un peu comparable, sauf que là il y aura si l’on peut dire la couverture d’un prêtre qui va se mettre en première ligne pour créer le dit centre de Keraoul à Landerneau, et avec, l’association Don Bosco, sans appartenance pour autant à l’ordre des Salésiens.
Au Hinglé, le 8 août 1940, il n’y a encore qu’un jeune. Ils sont une douzaine fin septembre, mais tous ne sont pas là suite à un jugement. Les ressources sont donc maigres. Quelques prix de journées pour les garçons confiés par le Ministère de la Justice, quelques participations des familles, et les subventions des deux Sauvegardes qu’elle dirige. Pour autant, en octobre 1940, le secrétariat de la Jeunesse – nous sommes sous Vichy – où elle se rend directement semble-t-il, habilite ce centre. On passe alors à 35 jeunes. Bientôt s’ouvre un autre bâtiment, à la ferme dite des Vaux, et prend ce nom resté fameux dans l’histoire de la rééducation : le
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Centre de Kergoat. En mars 1941, le centre se spécialise et désormais, il ne va recevoir que des jeunes délinquants et contrairement à la légende un peu entretenue ici et là, tout n’est pas rose, loin s’en faut, à Kergoat. Le fait est que l’initiatrice s’est gardée en quelque sorte la part du lion dans le fonctionnement du centre. Elle choisit et recrute des rééducateurs, suit les garçons, tient les fiches, adresse les jeunes au besoin aux consultations du psychiatre, dispose d’un bureau.
Nous sommes en 1942 ; le Régime de Vichy met en œuvre une politique extrêmement volontaire en direction de la jeunesse que l’on soupçonne d’avoir été quelque peu déviée de ses nobles desseins, démoralisée en somme par les instituteurs de la République et au-delà, par la clique du Front Populaire. Les chantiers de Jeunesse se chargeront de faire cette jeunesse puiser dans les vrais valeurs, et on le sait, l’hymne à la nature bienfaitrice, convoquant le scoutisme notamment, fera les riches heures de ces camps où l’on hisse à l’occasion le drapeau français orné de la Francisque au son de « Maréchal nous voilà». Cette politique assez bien dotée, chose rare pour un temps de disette, emportera souvent l’adhésion de la majorité de ces personnes appelées sous un nouveau drapeau. Il faudra attendre véritablement mi-1942 et l’appel à Pierre Laval puis, en septembre, l’invasion de la Zone libre, pour que Pétain passe du crédit au discrédit.
Et puis évidemment ce seront bientôt le temps de ces coordinations, de ces Associations Régionales de Sauvegarde de l’Enfance et de l’Adolescence. La première voit le jour en janvier 1943 à Toulouse. Suivent, en mars de la même année, celles de Lyon et de Clermont-Ferrand, en mai celle de Montpellier, en octobre c’est au tour de Marseille. Pour 1943, ce sera encore Paris et Grenoble puis Lille. Celle de Rennes sera inaugurée en mars 1944.
Quelles étaient les missions de ces ARSEA ? D’abord leur revenait la coordination des établissements pour jeunes inadaptés. Ce qui n’était pas simple a priori tant, je l’ai dit, le secteur était protéiforme. Il pouvait y avoir des orphelinats confessionnels derrière les hauts murs desquels on ne savait pas toujours ce qu’il s’y passait et ce d’autant plus que l’Etat ne les finançant pas, n’avait pas, ne s’arrogeait pas vraiment un droit de regard. Il pouvait y avoir aussi maintes sociétés de sauvetage, de Sauvegarde, adossées aux tribunaux, montés sinon instrumentalisés par des juges qui se méfiaient de tout ce qui ressemblait aux services du Ministère de l’Intérieur, et la liste serait longue de toutes ces institutions soucieuses de leur prébende et de leur indépendance.
Coordonner de tels ensembles appelait sans nul doute force habileté, pour ne pas froisser les susceptibilités, pour mettre autour d’une table des laïcs et des prêtres ou, parfois – plus difficiles encore – des prêtres et des religieuses de différentes congrégations. Pour autant, ces coordinations régionales détenaient désormais ni plus ni moins le nerf de la guerre, puisqu’elles se voyaient dotées de la responsabilité de canaliser et de réguler les subventions publiques, subventions dont ici et là ou pouvait avoir vraiment besoin pour faire vivre son œuvre. Du coup, ne pouvaient émarger désormais que les institutions affiliées à ces coordinations, dûment reconnues par elles en somme.
Une troisième mission dévolue à ces ARSEA, et non des moindres, était de mettre en place un dispositif particulier, à la fois réceptacle de tous les enfants dits « en danger moral » et ce faisant devant être placés, et d’orientation de ces jeunes vers tel ou tel internat lui convenant a priori. Pour ce faire, les ARSEA se devaient de créer, ni plus ni moins, des centres d’observation et de triage …et cela inaugure de facto la dite « observation » sur laquelle il y aurait long à dire, y compris sur l’émergence des corps professionnels qui, à partir de là, vont étendre ensuite leur influence ; je veux parler notamment des pédopsychiatres.
Dernière mission enfin, ces ARSEA se voyaient confier la tâche, par région, de mettre en place une école de cadres de jeunesse, appelés à travailler, à diriger au besoin, les nouvelles institutions à bâtir pour faire face au flot d’enfants perdus, déboussolés, et dont les orphelinats pouvaient ne pas vouloir et les maisons de correction ne pas pouvoir accueillir, …enfin « accueillir »… disons contenir plutôt !
Voici donc ces ARSEA mis sur les rails. Il faut bien le dire, la formule juridique de constitution de ces associations était pour autant bien étrange. C’étaient des associations régis par la fameuse Loi de 1901, mais
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leurs règles de fonctionnement étaient pour autant très proches de celles des services publics, et leurs conseils d’administration comprenaient obligatoirement plus d’un tiers de fonctionnaires, de fait à la fois juge et partie.
De fait, s’invente à cette occasion, ni plus, ni moins, une formule mi chair mi poisson, à la frontière du droit public et du droit privé. Un hybride, privé formellement, mais dépendant quasi exclusivement des subventions publiques. Quelque chose comme des entreprises privées d’intérêt public… Un mélange subtil, une ambivalence pour ainsi dire constitutive, qui, peut-être dure encore d’ailleurs, de la part d’un Etat toujours extrêmement ambigu vis-à-vis de l’action sociale, où, hésitant à s’engager de plein pied, il préfère déléguer à des initiatives privées, de pure forme parfois, le soin d’entreprendre.
Telles sont ces ASERA qualifiées dès les années 1950 par d’éminents juristes comme des « auxiliaires des pouvoirs publics », comme « une particularité exorbitante du droit commun associationnel ».
Le temps des fonctionnaires militants
Les directeurs, les inspecteurs de la Population, ancêtres des DDASS, étaient souvent de forte obédience laïque et ne voyaient pas toujours d’un bon œil les œuvres privées aux relents, à leurs yeux, de dames patronnesses, d’encens et de choses pour tout dire pas très républicaines. Il est clair par exemple que dans le département des Côtes du Nord, si aucune délégation de Sauvegarde ne parviendra à s’implanter, c’est du fait que ces inspecteurs de la population verrouillent les initiatives privées. En Finistère, il me semble bien que l’Inspecteur Magnier n’était pas mécontent de faire vaciller une sauvegarde et de pousser dehors une assistante sociale, Madame Perceval, qui avait emboîté le pas à Mademoiselle Pourcel, Le fait est qu’en toute fin de 1959, la Société finistérienne pour la protection de l’enfance délaissée et délinquante est sur la sellette.
Au même moment, l’Etat gaulliste à peine éclos engage une politique centralisatrice et décide d’une certaine manière de commencer à mettre au pas les ARSEA qui, par le truchement de son regroupement national, l’Union nationale des associations régionales, l’UNAR, il est vrai, donnait le « la » en matière de politique en direction de l’enfance en danger. Henri Joubrel ou encore Robert Lafon étaient ici comme des poissons dans l’eau dans les couloirs ministériels. C’est aussi le temps des fonctionnaires militants, tel Roland Assathianyii. Cet homme fort attachant, on ne sait plus très bien s’il est d’abord inspecteur de l’enfance au ministère ou président de l’ARSEA de Paris. Roland Assathiany est les deux à la fois, indissociablement. C’est très 4ème République, les doubles casquettes sans y voir de malice…
Il y a des choses comme cela aussi en Bretagne… un exemple en Finistère avec l’heureuse rencontre entre Jacques Guyomarc’h et Alexandre Tanguy. Ce dernier est embauché comme directeur de la Sauvegarde en 1961, avec les objectifs que je viens de citer. C’est un ancien administrateur des Colonies et en 1960, il avait le choix entre une retraite anticipée ou un poste ministériel avec grade de préfet. Qu’à cela ne tienne, il ne choisit ni l’une, ni l’autre, même s’il garde des émoluments de la fonction publique. Il prend la direction de la Sauvegarde du Finistère. Sans doute que Gwenolé Calvez (ancien Directeur général de la Sauvegarde du Finistère), quand je l’ai interviewé il y a quelques temps, n’avait pas tort de dire, je le cite : « La Sauvegarde du Finistère était carrément sous la coupe, autrement dit de la Fédération bretonne. Le directeur de la Sauvegarde, Alexandre Tanguy, ne connaissait rien au secteur ; c’était un ancien administrateur des Colonies et Jacques Guyomarc’h menait la barque. En somme, c’était, disons, son conseiller technique ».
Mais je mettrais cependant quelques bémols ou plutôt je dirais qu’il y a eu un duo de choc en quelque sorte. Jacques Guyomarc’h est en arrière fond assurément, et comme cet homme était un conservateur du moindre papier, on, peut reconstituer quasi jour après jour là où il était, ce qu’il diligentait et, aucun doute là-dessus, le Finistère est l’objet de toute son attention. On le retrouve dans quasi toutes les associations qui vont se créer au fil des années ou qui vont bénéficier de sérieux coup de pouce, des Genêts d’Or à Trévidy en passant par les Papillons Blancs, etc. De ce point de vue, Alexandre Tanguy a vite appris de Jacques Guyomarc’h, pour qui il est très intéressant, parce que Alexandre Tanguy a comme qui dirait de « l’entre gens ».
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En effet, Alexandre Tanguy est très proche de deux personnalités qu’il est bon de compter dans son carnet d’adresses. Il s’agit d’une part de Pierre Messmer, dont il a été d’adjoint direct en Côte d’Ivoire ; Pierre Messmer, ministre des armées, ministre des DOM TOM, Premier ministre entre 1992 et 1994, et d’autre part d’Yvon Bourges, ministre des DOM TOM, ministre de l’Intérieur.
Je cite encore Gwenolé Calvez : « Il avait toujours dans sa sacoche l’annuaire des anciens comme lui et quel que soit le ministère, il passait par eux. Il faut voir, c’était comme une confrérie ; c’est par Bourges aussi qu’on passait pour avoir directement Marie-Madeleine Dienesch ». C’est grâce à l’appui de Marie-Madeleine Dienesch, Secrétaire d’Etat aux Affaires Sociales, amie de Claude et de Georges Pompidou, mais redoutée de ce dernier pour son obstination – on lui doit la Loi du 30 juin 1975 – que peut s’inaugurer le service d’action éducative en milieu ouvert (AEMO) de la Sauvegarde du Morbihan, et dans le Finistère, combien de fois aussi n’y a-t-il pas eu un soutien efficace, via ces relations haut placées. Et puis, il y a des échanges de services aussi. La Présidente de la Sauvegarde du Morbihan, Madame Court, n’est-elle pas, dans ces années-là, vice- présidente du Conseil Général et bras droit de son président, ci-devant nommé Raymond Marcellin… si ce nom vous dit quelque chose….
La cause est juste. Personne n’en doute. Pour remporter la mise, les soutiens bien placés ne sont pas négligeables.
Duo donc Jacques Guyomarc’h – Alexandre Tanguy ; ce dernier facilitant l’arrivée à la Sauvegarde du Finistère de compatriotes finistériens. L’un d’entre eux mérite d’être mentionné. Il s’agit de Louis Prévosto. Issu d’une famille d’entrepreneurs italiens, il a bâti sa fortune en participant à la reconstruction de Brest. Intéressé par l’action sociale, père de 11 enfants, élu d’abord en tant que représentant des employeurs à la Sécurité Sociale, il va présider cet organisme à l’heure où son frère, Pierre, préside quant à lui, la CAF du Nord Finistère. Ces deux organismes, à l’époque, sont des passages obligés pour développer, pour pouvoir créer des services et des établissements. Là sont les fonds de la planification. Louis est très actif au CREAI. Il en sera d’ailleurs le trésorier pendant 12 ans. Il émarge aussi à Don Bosco ou au Genêts d’Or et aux Pâquerettes. Guyomarc’h, Tanguy, Prévosto, à l’un une fougue peu commune, et une exigence à toute épreuve, au second un engagement et des relations qui comptent, au troisième le nerf de la guerre. Voilà comment, mais je pourrais prendre bien d’autres exemples, le secteur de l’éducation spécialisée s’est développé et s’est ramifié, avec pour résultat au bout du compte, en Bretagne au moins, un tissu très dense d’associations, dans le champ de la protection de l’enfance d’abord, puis assez calqué, mais je ne peux pas tout dire, dans celui du handicap…
Notes : i Gardet M., Vilbrod A., : « l’éducation spécialisée en Bretagne 1944-1984 », Rennes, PUR, 2007.
ii Ruchat M., Vilbrod A.,: «Roland Assathiany, un fonctionnaire militant au service de l’éducation spécialisée », Paris L’Harmattan, 2011.
Il est disponible en .pdf (11 pages) sur demande à : daniel.dupied@free.fr