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conservatoire national des archives et de l'histoire de l'éducation spécialisée et de l'action sociale

IL Y A 50 ANS…

L’ASTIAM

 

Association de Soutien aux Travailleurs Immigrés

des Alpes Maritimes

 

Dans les années 60, l’économie française a besoin de main-d’œuvre. Elle fait massivement appel à une immigration issue principalement du Maghreb, où des « enrôleurs » missionnés par les industriels font miroiter un enrichissement rapide aux populations paysannes locales. Une fois débarqués en France, ces immigrés, la plupart célibataires ou isolés, vivent dans des conditions précaires et s’entassent dans des bidonvilles sordides : Nanterre, Aubervilliers, Berre, …

Nice voit s’implanter deux bidonvilles sur son flanc ouest : l’un, proche de l’aéroport, sera rasé lors des extensions de ce dernier, au début des années 70. L’autre s’implante le long du Var, près de la « Digue des Français ». Ce bidonville « accueillera » jusqu’à 2000 personnes. Il sera le dernier bidonville de France à disparaitre, en 1976 …

                                   Le bidonville de la Digue des Français- Archives ASTIAM-ALC

Quelques bénévoles, la plupart venus du milieu universitaire, étudiants engagés, anciens militants du PSU, chrétiens « sociaux », apportent dans le bidonville de la Digue des Français une aide ponctuelle aux travailleurs immigrés : papiers administratifs, soins médicaux, aide juridique…L’idée de créer une association de soutien s’impose à tous.

La création de l’ASTIAM parait au Journal Officiel du 4 décembre 1970. Son premier Président est Michel ORIOL, universitaire bien connu à Nice, et ancienne figure du PSU. L’objectif affiché est de « fournir un soutien éducatif, économique, juridique, et une assistance aussi complète que possible aux travailleurs immigrés des Alpes Maritimes… » Très vite, les fondateurs sont rejoints par d’autres bénévoles venus d’horizons divers, qui deviendront de fait le noyau actif de l’association : sans prétendre être exhaustifs, citons Rosette VILAIN, Michel DUPUY, Jean GAUDIN, Alain POIRSON, Jean GAUTHERON, Francine SOUBIRAN, Alain SAINTE MARIE, François DESPLANQUES et, plus tard, Ali KHALFI, Jean-Charles VERNAY, Jean-Michel HERVO, Anne VERGNAUD, Claude DUBOIS…

 

 

1970 à 1982, la période militante et bénévole

C’est la période des tracts, des affiches, des communiqués à Nice Matin, des conférences, des meetings politiques, pour dénoncer les déplorables conditions dans lesquelles vivent ces immigrés.

C’est la période du soutien aux grévistes de la faim et des veilles toute la nuit dans les églises, des manifestations contre les expulsions sans relogement, ou contre les attentats racistes des années 70…

C’est la « période héroïque », mythique et légendaire, sous les présidences de Rosette VILAIN, puis de Michel DUPUY, période qui inscrira l’ASTIAM dans le paysage local en tant que mouvement antiraciste influent…

1978 : L’ASTIAM participe à la manifestation antiraciste après le mitraillage du foyer SONACOTRA à NICE

Mais c’est aussi la période d’une présence quotidienne auprès des habitants du bidonville, d’une assistance tant administrative que matérielle, médicale ou juridique…Celle où l’ASTIAM interpelle obstinément les Services Sociaux pour qu’ils interviennent auprès des immigrés.

Après l’incendie de juillet 1974 qui détruit le bidonville à 90%, les militants de l’ASTIAM organisent et structurent, avec l’aide financière notamment du CCFD (Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement), les secours immédiats et le relogement à terme de ces populations maghrébines désemparées. Là encore, la Préfecture et les Services Sociaux sont sollicités sans relâche.

 

 

1982 à 1997 : la période de professionnalisation et de développement

En 1981, la gauche nouvellement arrivée au pouvoir initie une politique d’intégration des immigrés. Cela passe par la régularisation de milliers de travailleurs clandestins, et par un gigantesque travail d’accompagnement social, principalement autour du logement.

A Nice, l’ASTIAM connait mieux que quiconque les populations maghrébines. C’est donc tout naturellement que la Préfecture contacte celle-ci pour l’aider dans ses nouvelles missions :  la grande régularisation de 1982 sera un des premiers chantiers auquel participera l’ASTIAM, chantier pour lequel l’Etat propose des financements publics.

Le Conseil d’Administration de l’ASTIAM voit ces nouvelles orientations politiques comme une ouverture exigeant un repositionnement de l’association : jusqu’à présent opposée à toute collaboration avec les politiques de répression ou de mise à l’écart, l’ASTIAM souhaite désormais contribuer aux politiques d’intégration qui s’affichent. L’accompagnement social de l’ASTIAM sera financé par les fonds publics du FAS (Fonds d’Action Sociale) et effectué par des professionnels, que soutiendront les bénévoles. D’association de « soutien » aux travailleurs immigrés, l’ASTIAM devient officiellement une association de « solidarité » avec ceux-ci.

 

Ali KHALFI, membre actif de l’ASTIAM, devient directeur de l’association en 1983, et premier salarié de celle-ci. Il va au fil des années construire une équipe de travailleurs sociaux et démontrer la capacité de l’ASTIAM à gérer les questions sociales des publics maghrébins : accompagnement social et animation des habitants de « l’Oued » (Nice-Village), permanences juridiques, formation au français, activités périscolaires, atelier de couture, animation des jeunes… Les missions d’instruction et de suivi du RMI (1989) vont décupler les domaines d’intervention des salariés de l’ASTIAM, qui voient leur équipe renforcée d’année en année : ouverture d’un CHRS (Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale 1991), d’une Résidence sociale (1995), d’un CAVA (Centre d’Adaptation à la Vie Active 1997). L’ASTIAM adhère à la FNARS (Fédération Nationale des Associations de Réinsertion Sociale) en 1995.

                   François DESPLANQUES et Ali KHALFI (Archives ASTIAM-ALC)

Ces activités sociales n’empêchent nullement l’ASTIAM de conserver un engagement militant : manifestations pour le droit de vote des immigrés, Marche des Beurs, journée et soirée d’animation antiraciste au Théâtre de Verdure…L’ASTIAM reste par ailleurs affiliée à la FASTI (Fédération des Associations de Solidarité avec les Travailleurs Immigrés).

C’est une période de développement intense où l’ASTIAM essaime dans le département (Vence, Tourrettes-Levens) et contribue, grâce à son réseau, à la création de l’ALAM, de la SOLHAM, d’AGIS 06 (logement) ; de PRISMES (santé), du COVIAM (immigration et racisme)

Elle parraine la création de nouvelles associations, appelées les « Bébés ASTIAM » : ALPES 06, entreprise d’insertion ; Elles des Moulins et Nous, associations citoyennes de quartier ; SOS Devoirs, soutien périscolaire aux Moulins…

 

 

1997-2007 : l’ASSIC, ultime chant du cygne…

Mais cet accroissement rapide a des revers : l’augmentation du nombre de salariés (45 en 1997), l’éparpillement des activités, le sentiment de perdre le sens originel, les difficultés à gérer un budget devenu important, la dépendance aux financements publics, les évolutions des politiques d’immigration et des conditions de vie des immigrés, sont autant d’éléments qui imposent une réflexion.Celle-ci aboutit à une refonte des statuts de l’ASTIAM, qui change de nom : l’ASSIC (ASSociation pour l’Intégration et la Citoyenneté) nait en 1997, avec la perspective d’élargir son public au-delà des seuls immigrés maghrébins et d’attirer de nouveaux financements.Vu de l’extérieur, ce changement de nom ne modifie pas grand-chose : pour beaucoup, l’ASSIC est historiquement la suite de l’ASTIAM, consacrée essentiellement à la défense des publics maghrébins…

Sous la Direction de François AKLIOUAT, les pratiques et l’esprit de l’ASTIAM ne sont en effet pas fondamentalement modifiés : l’ASSIC assure la continuité des activités, et certaines de celles-ci se développent en prenant en compte, entre autres, le vieillissement des anciens « travailleurs immigrés ». De nouvelles activités sont mises en place grâce au « Contrat de Ville », notamment l’animation du quartier des Moulins et de NICEA. Claude DUBOIS impulse, en collaboration avec la Ligue de l’Enseignement, le « cinéma dans les quartiers » qui trouve un auditoire fidèle et attentif.

 

Archives ASTIAM-ALC

On suit toujours de très près l’actualité des politiques migratoires, ce qui convient aux « vieux militants des années 70 », on crée même un CADA. (Centre d’Accueil pour Demandeurs d’Asile)

Mais la question de la survie financière de l’association revient de manière récurrente au sein du Conseil d’Administration, malgré les réussites gestionnaires de François AKLIOUAT. Dans un cycle sans fin, les administrateurs sont en recherche permanente de nouveaux financements, ce qui ne les empêche pourtant pas de signer en 1999 un accord instituant une réduction du temps de travail à 32 heures/semaine.

Une première alerte est lancée dans le bulletin ASSIC-info de Mai 2002 : les projections budgétaires font état d’un grave déficit dès 2005, si les finances ne sont pas redressées d’ici là…

Quatre ans plus tard, le même ASSIC-Info annonce un « avis de tempête », des licenciements à venir, et la recherche d’une solution pérenne…

 

                       Archives ASTIAM-ALC

Cette solution pérenne sera la « fusion-absorption » avec ALC, après un long travail de préparation entre les équipes de François DESPLANQUES, Président de l’ASSIC, et celles de Bernard SEGUIN et Jean Claude GUNST, respectivement Directeur-Général et Président d’ALC.

Lors de la « double » AG extraordinaire du 27 juin 2007, la « fusion-absorption » sera adoptée par les deux Conseils d’Administration. L’ASSIC devient le septième Pôle d’ALC.

François DESPLANQUES, Claude DUBOIS et Jean GAUDIN entrent alors dans le Conseil d’Administration d’ALC

EN 2020, que reste-il de l’ASTIAM ?

L’aventure de l’ASTIAM aura duré 37 ans. Sans tirer ici un bilan exhaustif de cette aventure, nous pouvons néanmoins proposer quelques pistes :

– Grâce à l’engagement de ses militants, l’ASTIAM a amené les services sociaux de l’époque à prendre en compte un public qui était ignoré jusqu’alors : les travailleurs immigrés (et leur famille, à partir du moment où le regroupement familial a été autorisé).

– Les militants de l’ASTIAM ont longtemps été les « poils à gratter » des Pouvoirs Publics, du monde associatif et des autorités religieuses, mais ils ont su aussi y trouver des « alliances » décisives. L’ASTIAM pourrait être citée à titre d’exemple d’association qui a dû composer en permanence entre des utopies fortes, portées non seulement par ses administrateurs, mais aussi par une grande partie de ses salariés, et un « réalisme pragmatique ».

Il nous semble que certains éléments dans les pratiques de l’ASTIAM sont à repérer, éclairant une recherche d’une certaine éthique et, de notre point de vue, donnant une place à part à cette association :

–   Les Présidences n’ont jamais été assurées « à vie ».  Au décès de Rosette VILAIN en 1976, Michel DUPUY devient Président pour de nombreuses années, dans un contexte difficile. Puis François DESPLANQUES, Jean GAUDIN prennent à tour de rôle la relève. De fait, les Présidences sont assurées par roulement jusqu’en 2007

–      Le choix a été effectué de créer et parrainer un « bébé ASTIAM » quand un besoin spécifique était repéré. Ce choix était probablement lié à l’idée d’éviter de devenir une « association-mammouth », mais a impliqué aussi une dispersion des énergies bénévoles et une captation par ces créations d’une partie des financements publics.

–     Le recrutement des salariés de l’ASTIAM sous la direction d’Ali KHALFI, s’est faite surtout dans les milieux maghrébins, permettant ainsi à de nombreux jeunes bénévoles sans qualification d’accéder à un premier emploi. Le revers de la médaille a peut-être été double : ceci a probablement contribué à l’image d’une « spécialisation » de l’ASTIAM envers les publics maghrébins, et d’autre part, ce choix a impliqué sur le long terme l’obligation d’une formation qualifiante pour la majorité du personnel.

–    Le travail en réseau a été essentiel pour l’ASTIAM dès sa création : le CCFD, le Secours Catholique…La contribution effective de l’ASTIAM à des partenariats associatifs de grande envergure a été déterminante pour positionner l’ASTIAM dans le paysage associatif : Michel DUPUY est fortement impliqué dans  la création de l’ALAM, de la SOLHAM, d’AGIS 06 (logement), Marie-Thérèse DUPUY dans la création de PRISMES (santé), Ali KHALFI  dans celle du COVIAM (antiracisme) De même, l’ASSIC s’appuiera plus tard sur le développement d’un réseau dense de partenaires. (Ligue de l’Enseignement, ARBRE, ACTES, 4APJA, MJC, etc…)                                                                                                        

Christian BUREAU, novembre 2020

Un grand merci à François Desplanques, Claude Dubois et Jean-Michel Hervo pour leur relecture attentive…

 

Sources :

  • « les entretiens du CNAHES » : François DESPLANQUES, Claude DUBOIS, Michel DUPUY, Anne VERGNAUD, Jean-Michel HERVO
  • Archives de l’ASTIAM, conservées par ALC
  • « Aux origines de l’ASSIC », discours du 27 Juin 2007 de François DESPLANQUES à l’occasion de la fusion ASSIC-ALC
  • « L’ASTIAM 1970-1990, vingt ans d’activités » (Mémoire de maitrise, Sophie CAPUT, 1990)          Archives ASTIAM-ALC
  • « le dernier bidonville de Nice »  site de l’INA   
    • https://fresques.ina.fr/sudorama/fiche-media/00000000230
  • « Défense des travailleurs immigrés et pratiques de la sociologie au milieu des années 70 ». (Francine Soubiran, 2009)      
  • Recherches Régionales n°194, 2009, Archives Départementales